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Monday, April 10, 2017

Conversation avec Lydia Danglot et Giuseppe Gangarossa : la beauté du cerveau

Lydia Danglot et Giuseppe Gangarossa, tous deux chercheurs en neurosciences (respectivement à l’Inserm et à l’Université Paris Diderot), sont à l’origine de l’exposition « Beauty Brain » qui s’est tenue du 6 au 17 mars à l’Université Paris Diderot. Ester Fuoco, doctorante en Digital Humanities – Art et Spectacle (Université de Gêne/Université Paris Diderot) leur a posé quelques questions.


Ester Fuoco : Pour cette exposition, vous avez fait appel à d’autres chercheurs en imagerie cérébrale. Quelle a été votre démarche ?


Lydia Danglot : Nous avons contacté des neurobiologistes afin qu’ils nous envoient leurs images préférées parmi leurs productions. Nous avons ensuite choisi les images principalement sur des critères esthétiques et, dans une moindre mesure, sur leur valeur pédagogique à destination du grand public : visualisation de certaines parties, mise en lumière de structure…


Giuseppe Gangarossa : Nous avons choisi 30 images sur les 70 envoyées, une tâche difficile car la grande majorité était d’une qualité et d’une beauté époustouflantes.


Nous avons choisi celles qui révélaient la richesse de notre cerveau, notamment la variété des structures. Un autre critère a été de pouvoir montrer la complexité du cerveau à l’échelle du neurone (cellule nerveuse) jusqu’à l’échelle de l’organe entier.


« Neuron fire ». Giuseppe Gangarossa, Lydia Danglot, Author provided

E.F. : À partir de quel moment avez-vous vu vos images comme des œuvres d’art, des images susceptibles d’éveiller des émotions chez le public ?


L.D. : Je ne considère pas vraiment ces photos comme des œuvres d’art, car ce serait un peu présomptueux. Je fais pas mal de photographie et j’ai toujours été intéressée par l’esthétique des images ainsi que par l’effet de la lumière sur la perception de l’œil humain. Certaines de ces images ont été réalisées pour des raisons esthétiques (composition, couleur, etc.), car même dans le milieu scientifique, une image peut avoir un meilleur impact lors de la communication de résultats si elle est esthétique et attirante.


E.F. : Les titres des images exposées évoquent la danse, la solitude et l’art nouveau ; ce vocabulaire n’appartient pas au domaine scientifique. Comment vous êtes-vous intéressés au domaine art-science ?


G.G. : Quand j’étais étudiant à l’Université de Bologne, lors de ma première séance de microscopie, j’ai ressenti les mêmes émotions que je peux ressentir lors d’une visite de musée. J’étais étonné d’éprouver ces émotions alors que j’étudiais un « simple » échantillon biologique, un petit bout d’hippocampe, structure impliquée dans les processus mnésiques. La morphologie de ses cellules, l’organisation géométrique de ses couches ainsi que sa complexité structurale m’ont fasciné et captivé. Je réalisais que chaque structure du cerveau (cortex, cervelet, striatum, etc.) pouvait être un chef-d’œuvre.


« Carnaval Neuronal ». Giuseppe Gangarossa, Lydia Danglot, Author provided

E.F. : Faire d’un organe une œuvre d’art serait comme rendre objectif une subjectivité, l’intime d’un être vivant. Qu’en pensez-vous ?


L.D. : Je dirais que l’art est souvent dans l’œil du peintre ou du photographe. On ne convertit pas un organe en une œuvre d’art, on l’observe comme une œuvre d’art. C’est le regard du photographe qui souligne la beauté de l’instant, grâce aux émotions et aux lumières. En fonction du résultat désiré, il ne va donc pas du tout utiliser la même lumière, ni les mêmes contrastes. Selon moi, tout est donc dans l’intention, et non pas vraiment dans l’objet lui-même.


G.G. : Dans ma démarche scientifique, qui vise à comprendre les mécanismes cérébraux, je suis loin d’objectiver une subjectivité. Mon but est de faire comprendre que le cerveau est d’une beauté extraordinaire, un organe qui mérite d’autant plus d’être étudié. Avec « Beauty Brain », j’ai voulu partager avec le grand public les émotions que nous procure l’exploration des mystères intimes du cerveau.


E.F. : Depuis les techniques de Camillo Golgi – connu aussi pour son théâtre anatomique – jusqu’aux techniques contemporaines d’imagerie, le cerveau est toujours plus précisément représenté. Par ailleurs si l’on considère le champ artistique, Jackson Pollock affirmait en 1951 : « Je crois que de nouvelles techniques doivent répondre aux nouveaux besoins. Et les artistes modernes ont trouvé d’autres moyens, d’autres façons de s’exprimer. À chaque époque ses techniques. […] L’artiste d’aujourd’hui travaille avec le temps et l’espace, et plutôt que d’illustrer ses émotions, il les exprime directement. » Selon vous, comment les progrès techniques ont-ils permis le développement d’une esthétique ?


G.G. : L’évolution des techniques contribue fortement au résultat final, qu’il soit un résultat scientifique ou artistique. Grâce aux découvertes révolutionnaires de Camillo Golgi et Ramon y Cajal – qui ont partagé le Prix Nobel pour la Médecine et la Physiologie en 1906 – nous pouvons désormais donner un visage aux cellules et aux structures du cerveau. Le développement continuel des techniques d’imagerie nous pousse aujourd’hui à aller plus loin dans nos recherches, en gardant toujours ce côté esthétique dans l’investigation scientifique.


« Astrocytes . Giuseppe Gangarossa, Lydia Danglot, Author provided

E.F. : Henri Matisse dit que « la couleur contribue à exprimer la lumière, non pas le phénomène physique, mais la seule lumière qui existe en fait, celle du cerveau de l’artiste ». Les couleurs des protéines fluorescentes révèlent le fonctionnement du cerveau, c’est-à-dire ses activités. Ainsi, les couleurs foncées ou froides montrent une absence d’activité ou des émotions négatives tandis que les couleurs chaudes dévoilent une activité intense ou des émotions positives. Pourquoi avoir utilisé une telle palette de couleurs ?


L.D. : L’œil humain est beaucoup moins sensible aux dégradés de bleus qu’aux dégradés de rouge ou de vert. Le choix de la couleur est donc important au moment où l’on construit une figure scientifique. L’accent est ainsi mis sur les couleurs vives pour les données importantes, et les couleurs moins perceptibles sont utilisées pour donner le contexte des mesures (silhouette du neurone, couche cellulaire…). La couleur met en lumière les résultats révélés par les chercheurs.


G.G. : Les couleurs donnent une âme et une sensibilité à l’image. L’image en blanc et noir nous raconte une histoire alors que la même image avec des couleurs chaudes et/ou froides nous racontera une autre histoire. Ce n’est pas seulement lié aux couleurs mais aussi à leur combinaison harmonique ou disharmonique. La combinaison de trois fluorochromes différents génère d’autres couleurs, et augmente le pouvoir esthétique et émotionnel des images.


E.F. : La Brain Art Competition a été créée en 2010 « dans le but de reconnaître la beauté et créativité des représentations artistiques issues de la communauté des chercheurs travaillant dans l’imagerie cérébrale ». Les prix suivants sont attribués : meilleure représentation du connectome humain (« best représentation of human connectome »), meilleure neuro-illustration conceptuelle du cerveau (« best abstract brain illustration »), meilleure neuro-illustration comique (« best humorous brain illustration »), meilleure vidéo d’illustration du cerveau (« best video illustration of the brain »), meilleure image du cerveau (« best brain icon »), et catégorie spéciale : meilleure représentation statique des processus neurologiques (« special topic : best stationary representation of brain dynamics »). Ce concours ne souligne-t-il pas une sorte de fétichisme artistique au regard des organes humains ?


L.D. : Non, je ne connaissais pas. Mais les concours d’images existent dans toutes les disciplines d’imagerie que ce soit en neurosciences, en biologie cellulaire ou même en cancérologie. Les personnes faisant de l’imagerie scientifique utilisent souvent cette technique parce qu’ils aiment « voir » et prendre du plaisir à observer. La recherche de l’esthétique n’est donc jamais très loin.


G.G. : Un « fétichisme artistique des organes » ? Oui, c’est effectivement un peu ça. Les musées d’anatomie sont l’exemple classique de ce fétichisme. Le corps humain est une machine parfaite qui nous fascine depuis la nuit des temps. En fait, comprendre notre organisme est un peu comme se comprendre nous-mêmes, un besoin intrinsèque de la connaissance de l’être humain. Parmi tous les organes, le cerveau est le moins connu et beaucoup de choses restent à explorer. Je suis certain que cette exploration scientifique sera le moteur d’une nouvelle phase de notre histoire.

Conversation avec Lydia Danglot et Giuseppe Gangarossa : la beauté du cerveau

Lydia Danglot et Giuseppe Gangarossa, tous deux chercheurs en neurosciences (respectivement à l’Inserm et à l’Université Paris Diderot), sont à l’origine de l’exposition « Beauty Brain » qui s’est tenue du 6 au 17 mars à l’Université Paris Diderot. Ester Fuoco, doctorante en Digital Humanities – Art et Spectacle (Université de Gêne/Université Paris Diderot) leur a posé quelques questions.


Ester Fuoco : Pour cette exposition, vous avez fait appel à d’autres chercheurs en imagerie cérébrale. Quelle a été votre démarche ?


Lydia Danglot : Nous avons contacté des neurobiologistes afin qu’ils nous envoient leurs images préférées parmi leurs productions. Nous avons ensuite choisi les images principalement sur des critères esthétiques et, dans une moindre mesure, sur leur valeur pédagogique à destination du grand public : visualisation de certaines parties, mise en lumière de structure…


Giuseppe Gangarossa : Nous avons choisi 30 images sur les 70 envoyées, une tâche difficile car la grande majorité était d’une qualité et d’une beauté époustouflantes.


Nous avons choisi celles qui révélaient la richesse de notre cerveau, notamment la variété des structures. Un autre critère a été de pouvoir montrer la complexité du cerveau à l’échelle du neurone (cellule nerveuse) jusqu’à l’échelle de l’organe entier.


« Neuron fire ». Giuseppe Gangarossa, Lydia Danglot, Author provided

E.F. : À partir de quel moment avez-vous vu vos images comme des œuvres d’art, des images susceptibles d’éveiller des émotions chez le public ?


L.D. : Je ne considère pas vraiment ces photos comme des œuvres d’art, car ce serait un peu présomptueux. Je fais pas mal de photographie et j’ai toujours été intéressée par l’esthétique des images ainsi que par l’effet de la lumière sur la perception de l’œil humain. Certaines de ces images ont été réalisées pour des raisons esthétiques (composition, couleur, etc.), car même dans le milieu scientifique, une image peut avoir un meilleur impact lors de la communication de résultats si elle est esthétique et attirante.


E.F. : Les titres des images exposées évoquent la danse, la solitude et l’art nouveau ; ce vocabulaire n’appartient pas au domaine scientifique. Comment vous êtes-vous intéressés au domaine art-science ?


G.G. : Quand j’étais étudiant à l’Université de Bologne, lors de ma première séance de microscopie, j’ai ressenti les mêmes émotions que je peux ressentir lors d’une visite de musée. J’étais étonné d’éprouver ces émotions alors que j’étudiais un « simple » échantillon biologique, un petit bout d’hippocampe, structure impliquée dans les processus mnésiques. La morphologie de ses cellules, l’organisation géométrique de ses couches ainsi que sa complexité structurale m’ont fasciné et captivé. Je réalisais que chaque structure du cerveau (cortex, cervelet, striatum, etc.) pouvait être un chef-d’œuvre.


« Carnaval Neuronal ». Giuseppe Gangarossa, Lydia Danglot, Author provided

E.F. : Faire d’un organe une œuvre d’art serait comme rendre objectif une subjectivité, l’intime d’un être vivant. Qu’en pensez-vous ?


L.D. : Je dirais que l’art est souvent dans l’œil du peintre ou du photographe. On ne convertit pas un organe en une œuvre d’art, on l’observe comme une œuvre d’art. C’est le regard du photographe qui souligne la beauté de l’instant, grâce aux émotions et aux lumières. En fonction du résultat désiré, il ne va donc pas du tout utiliser la même lumière, ni les mêmes contrastes. Selon moi, tout est donc dans l’intention, et non pas vraiment dans l’objet lui-même.


G.G. : Dans ma démarche scientifique, qui vise à comprendre les mécanismes cérébraux, je suis loin d’objectiver une subjectivité. Mon but est de faire comprendre que le cerveau est d’une beauté extraordinaire, un organe qui mérite d’autant plus d’être étudié. Avec « Beauty Brain », j’ai voulu partager avec le grand public les émotions que nous procure l’exploration des mystères intimes du cerveau.


E.F. : Depuis les techniques de Camillo Golgi – connu aussi pour son théâtre anatomique – jusqu’aux techniques contemporaines d’imagerie, le cerveau est toujours plus précisément représenté. Par ailleurs si l’on considère le champ artistique, Jackson Pollock affirmait en 1951 : « Je crois que de nouvelles techniques doivent répondre aux nouveaux besoins. Et les artistes modernes ont trouvé d’autres moyens, d’autres façons de s’exprimer. À chaque époque ses techniques. […] L’artiste d’aujourd’hui travaille avec le temps et l’espace, et plutôt que d’illustrer ses émotions, il les exprime directement. » Selon vous, comment les progrès techniques ont-ils permis le développement d’une esthétique ?


G.G. : L’évolution des techniques contribue fortement au résultat final, qu’il soit un résultat scientifique ou artistique. Grâce aux découvertes révolutionnaires de Camillo Golgi et Ramon y Cajal – qui ont partagé le Prix Nobel pour la Médecine et la Physiologie en 1906 – nous pouvons désormais donner un visage aux cellules et aux structures du cerveau. Le développement continuel des techniques d’imagerie nous pousse aujourd’hui à aller plus loin dans nos recherches, en gardant toujours ce côté esthétique dans l’investigation scientifique.


« Astrocytes . Giuseppe Gangarossa, Lydia Danglot, Author provided

E.F. : Henri Matisse dit que « la couleur contribue à exprimer la lumière, non pas le phénomène physique, mais la seule lumière qui existe en fait, celle du cerveau de l’artiste ». Les couleurs des protéines fluorescentes révèlent le fonctionnement du cerveau, c’est-à-dire ses activités. Ainsi, les couleurs foncées ou froides montrent une absence d’activité ou des émotions négatives tandis que les couleurs chaudes dévoilent une activité intense ou des émotions positives. Pourquoi avoir utilisé une telle palette de couleurs ?


L.D. : L’œil humain est beaucoup moins sensible aux dégradés de bleus qu’aux dégradés de rouge ou de vert. Le choix de la couleur est donc important au moment où l’on construit une figure scientifique. L’accent est ainsi mis sur les couleurs vives pour les données importantes, et les couleurs moins perceptibles sont utilisées pour donner le contexte des mesures (silhouette du neurone, couche cellulaire…). La couleur met en lumière les résultats révélés par les chercheurs.


G.G. : Les couleurs donnent une âme et une sensibilité à l’image. L’image en blanc et noir nous raconte une histoire alors que la même image avec des couleurs chaudes et/ou froides nous racontera une autre histoire. Ce n’est pas seulement lié aux couleurs mais aussi à leur combinaison harmonique ou disharmonique. La combinaison de trois fluorochromes différents génère d’autres couleurs, et augmente le pouvoir esthétique et émotionnel des images.


E.F. : La Brain Art Competition a été créée en 2010 « dans le but de reconnaître la beauté et créativité des représentations artistiques issues de la communauté des chercheurs travaillant dans l’imagerie cérébrale ». Les prix suivants sont attribués : meilleure représentation du connectome humain (« best représentation of human connectome »), meilleure neuro-illustration conceptuelle du cerveau (« best abstract brain illustration »), meilleure neuro-illustration comique (« best humorous brain illustration »), meilleure vidéo d’illustration du cerveau (« best video illustration of the brain »), meilleure image du cerveau (« best brain icon »), et catégorie spéciale : meilleure représentation statique des processus neurologiques (« special topic : best stationary representation of brain dynamics »). Ce concours ne souligne-t-il pas une sorte de fétichisme artistique au regard des organes humains ?


L.D. : Non, je ne connaissais pas. Mais les concours d’images existent dans toutes les disciplines d’imagerie que ce soit en neurosciences, en biologie cellulaire ou même en cancérologie. Les personnes faisant de l’imagerie scientifique utilisent souvent cette technique parce qu’ils aiment « voir » et prendre du plaisir à observer. La recherche de l’esthétique n’est donc jamais très loin.


G.G. : Un « fétichisme artistique des organes » ? Oui, c’est effectivement un peu ça. Les musées d’anatomie sont l’exemple classique de ce fétichisme. Le corps humain est une machine parfaite qui nous fascine depuis la nuit des temps. En fait, comprendre notre organisme est un peu comme se comprendre nous-mêmes, un besoin intrinsèque de la connaissance de l’être humain. Parmi tous les organes, le cerveau est le moins connu et beaucoup de choses restent à explorer. Je suis certain que cette exploration scientifique sera le moteur d’une nouvelle phase de notre histoire.

Saturday, April 1, 2017

Podcast : comment devient-on raciste ?

Le sentiment, les pratiques, la violence raciste se sont ancrés et sont toujours bien présents dans les sociétés humaines. Evelyne Heyer, commissaire de l’exposition sur le sujet au Musée de l’Homme nous en explique les fondements et les manifestations.


Interview Aline Richard Zivohlava / Montage Antoine Faure

Climat : la vision court-termiste et viriliste de Trump

En revenant, par un décret intitulé « Indépendance énergétique », sur le Clean Power Plan de 2015 d’Obama, qui visait une réduction d’un tiers des émissions de CO2 des centrales électriques par rapport à 2005, et en affirmant qu’il va créer « des emplois, des emplois, des emplois » (« jobs, jobs, jobs ») par la relance de l’exploitation du charbon aux États-Unis, Trump continue à faire du Trump.


Autrement dit, il nourrit le discours (qu’il espère encore) performatif de l’autorité, de la rupture avec son prédécesseur, d’une vision économique à court terme.


Virilité retrouvée


Il y a chez Trump la volonté de montrer que la destruction de l’environnement est un gage non seulement de productivité, mais aussi d’une virilité retrouvée pour l’Amérique après les années Obama, souvent qualifié de « faible », de « mou », de « président qui se couche ».


Or le Clean Power Plan n’a jamais été appliqué car il fait actuellement l’objet de blocages de certains États conservateurs devant les tribunaux.


Les photos qui illustrent, dans la presse, la signature du décret de Trump sont une fois de plus tout à fait éclairantes : on un voit un groupe d’hommes blancs (censés incarner les mineurs américains) qui entourent le président. S’y ajoutent deux autres hommes blancs : le vice-président, Mike Pence, et le chef de l’Environmental Protection Agency (EPA), le climato-sceptique Scott Pruitt.


L’Amérique de Trump, c’est décidément une Amérique blanche et masculine, fière d’exploiter la nature, et fermée sur elle-même. C’est aussi l’image qu’en ont de puissants lobbies de l’énergie et une majorité d’élus républicains qui se méfient de la science et ont du mal à admettre que le changement climatique, causé par l’Homme, est une réalité. Ou bien qui s’en moquent.


Les mineurs de Rosebud Mining pendant la signature du décret, le 28 mars. Jim Watson/AFP

La montée des résistances


Ce sera cependant encore une partie difficile pour Trump.


L’économie du charbon est en perte de vitesse dans le pays : rien ne dit que des milliers d’emplois seront sauvés ou créés avec ce nouveau décret, surtout si l’on raisonne à moyen terme.


Le monde économique lui-même est plus que jamais divisé sur le sujet du développement durable. De nombreuses multinationales perçoivent très concrètement les effets du réchauffement de la planète – beaucoup « dé-carbonisent » leur outil de production –, et il en va de même de la population qui, dans certaines régions des États-Unis, constate l’aggravation de la sécheresse, la multiplication des tempêtes et la baisse du niveau des fleuves, qui affectent son quotidien.


Même la compagnie pétrolière ExxonMobil, ainsi que son ancien leader devenu secrétaire d’État, Rex Tillerson, rappellent leur défense de l’accord de Paris sur le climat. Du côté des associations de défense de la nature comme des chercheurs, l’on craint que celui-ci ne soit invalidé de fait par ce nouveau décret. Enfin, des États comme la Californie ont fait savoir qu’elles poursuivraient leur combat contre l’exploitation des énergies fossiles.


Trump, qui ne s’arrêtera pas là dans la dérégulation écologique, qui a déjà fortement diminué les budgets de l’EPA et qui s’en prend à la recherche sur l’environnement, devra donc faire face à de nombreuses résistances. Le prix à payer de la démocratie… et de la modernité.

Friday, March 24, 2017

« Bannis de nos vies » : les intellectuels pleurent la Turquie qui fut


« J’écris la vie pour ceux qui peuvent la cueillir dans un souffle, dans un soupir. Comme on cueille un fruit sur la branche, comme on arrache une racine ». (Asli Erdoğan, « Taş Bina ve Diğerleri »)



Il y a encore peu de temps, la Turquie était en pleine ébullition et offrait des espaces pour tous et toutes. Les islamistes et les nationalistes de tous bords se côtoyaient confortablement, les femmes parlaient haut et fort, les activistes LGBTIQ marchaient avec fierté, les laïcs et les Kémalistes continuaient à défendre leur vision de la nation, et les minorités commençaient à obtenir la reconnaissance de certains de leurs droits fondamentaux.


Après des années de déni, nous commencions tout juste à reconnaître l’existence des citoyens Kurdes de Turquie, et les traumatismes qui avaient accompagné le processus de création de l’État-nation turc. La vie était chaotique, violente, mais aussi pleine de potentiels.


Diyarbakir, capitale historique et symbolique du Kurdistan, déchirée par trente années de guerre, renaissait et attirait des penseurs, des artistes, des investisseurs, des chercheurs et des gens qui rentraient simplement chez eux. Istanbul brillait, joyau historique sur le Bosphore.


L’injustice régnait, mais nous parlions de justice. La vie culturelle et intellectuelle vibrait, pleine de traductions et d’expérimentations. Les gens qui avaient vécu ailleurs revenaient au pays et s’en réjouissaient. Les étrangers, de l’Ouest comme de l’Est, souhaitaient y goûter. Nous n’avions jamais été aussi proches de la paix.


Assassiner la démocratie


Aujourd’hui, notre démocratie est très sérieusement menacée. La menace n’émane pas d’une puissance étrangère, ni de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. Les menaces ont commencé avec la série d’élections de 2015 qui a consolidé les pouvoirs du Président Recep Tayyip Erdoğan.


Lors du référendum à venir d’avril 2017,les citoyens de Turquie devront voter des changements constitutionnels qui prévoient de donner les pleins pouvoirs à l’exécutif.


Ce référendum se déroulera dans un contexte d’état d’urgence imposé et renouvelé depuis juillet 2016. C’est-à-dire que les votes auront lieu alors qu’une bonne partie de l’opposition politique est en prison ou en exil, que des milliers de fonctionnaires ont perdu, au travers de décrets et de lois, leurs droits de citoyens et que des hommes en armes patrouillent dans les rues.


Le chef d’orchestre de ce simulacre de démocratie est le président de la République lui-même.


Manifestation de protestation d’universitaires. Umit Bektas/Reuters

Au cours des cinq dernières années, beaucoup de personnes ont essayé de résister et ont cherché à nourrir la démocratie en Turquie. Nous avons eu la chance de vivre des moments parfois effrayants mais aussi fascinants et très instructifs au niveau des pratiques des mouvements sociaux, légaux et illégaux, armés et pacifiques.


Mais rien ne semble pouvoir arrêter le Président. Sous sa direction, le pays entier a été soumis à des attaques sexistes et racistes. Nous avons vécu des séries tragiques d’attaques à la bombe. Nous avons vu des villes entières sous couvre-feu. Chaque fois, les médias ont été censurés et le règne de l’impunité s’est élargi.


Dissoudre la vie quotidienne


Il est très difficile de faire part des sentiments qui accompagnent la dissolution de la vie au quotidien. Les attaques de l’état sont sur les esprits, sur les corps, sur les propriétés privées, les biens et institutions publiques, et les communs.


Comment « purge »-t-on 150,000 personnes en six mois, avec 89,0000 arrestations et 49 000 emprisonnements ?


L’État peut-il vraiment annuler votre passeport et geler vos comptes bancaires ? Pourquoi tant de personnes qualifiées se retrouvent-elles désormais sans emploi ? Et pourquoi n’ont-elles plus le droit de travailler ? Pouvez-vous vraiment avoir perdu votre passeport du jour au lendemain, parce que votre nom figure sur une liste du Journal officiel ?


Tous ces hommes pensent-ils réellement que les femmes arrêteront de rire en public et qu’elles commenceront à produire des bébés pour la nation ? Peut-on vraiment laisser des milliers de personnes croupir en prison, juste comme ça ? Qui sont ces hommes qui réclament plus de sang, notre sang ? Et qui sont tous ceux qui acquiescent en silence ?


Comme dans tous les régimes autoritaires, les chiffres sont aberrants. Mais au delà de l’aspect quantitatif, c’est aussi la qualité de nos vies qui est affectée.


Depuis un an, beaucoup d’entre nous sommes passés par des interrogatoires, la prison et/ou l’exil. Nous avons été insultés, menacés, et agressés en public par des représentants de notre gouvernement et des citoyens ordinaires. Certains ont dû faire leur valise et quitter leur vie en une nuit. D’autres continuent de se rendre au tribunal quotidiennement pour défendre leurs droits, ou ceux de collègues et d’amis. Les rues ont perdu leur joie et vous n’êtes plus en sécurité nulle part, même pas chez vous. Les cellules des prisons sont sales et aucun de vos droits n’y est respecté.


Des gens comme les autres


Cela fait beaucoup à gérer au quotidien. Beaucoup de personnes sont déjà au-delà des limites de ce que leur dignité peut endurer et nous faisons tous de notre mieux pour continuer à avancer.


Autrefois, nous avions des vies assez banales, avec des responsabilités, des familles, des vacances, des problèmes quotidiens, un peu comme vous. Qui sommes-nous ? Qui sont toutes ces personnes que l’État turc essaie de réduire au silence ? Il y a des jeunes parmi nous, des retraités, des grands et des petits, certains portent des lunettes, d’autres le voilent, et d’autres encore ont des piercings.


Ils/elles sont les médecins qui soignent nos plaies, les avocats et les syndicalistes qui défendent nos droits, ceux qui cultivent nos terres, enseignent à nos enfants. Ils/elles sont les traducteurs/rices de textes littéraires et scientifiques en langues kurde et turque. Ils/elles sont des universitaires qui ont produit et diffusé des savoirs sur notre histoire, notre société, notre économie, nos arts et nos sciences.


Les écrivains turcs Murat Belge (à droite) et Orhan Pamuk (à gauche). Belge a été inculpé pour insultes au President Erdoğan. Osman Orsal/Reuters

Ce sont des personnes que nous écoutions à la radio, que nous suivions dans les débats d’opinions à la télévision, et dont les chroniques paraissaient régulièrement dans les journaux, les musiciennes que nous écoutons et les auteur(e)s que nous lisons.


En réalité, nous sommes des gens comme les autres, avec en commun notre besoin de défendre nos droits et nos libertés. Les plus précaires ont été attaqués en premier, et maintenant même les plus privilégiés doivent faire face à l’injustice. Quelles que soient nos destinées individuelles, nous avons tous et toutes été banni(e)s de nos vies.


Pour certain(e)s, c’est la première vraie rencontre avec la violence d’État. D’autres, en particulier les citoyen(ne)s et politicien(ne)s kurdes, ont déjà connu les prisons turques et la torture. Aujourd’hui, à nouveau en prison, ils/elles continuent de réclamer la paix et la démocratie.


Le cri des Turcs pour la liberté doit être entendu. Cappadoce, 2015. Pete Rojwongsuriya/Bucketlistly, CC BY

Nous serons de retour


Il ne peut y avoir ni justice ni démocratie tant que toutes ces personnes sont en prison. Pour que le référendum du mois prochain puisse répondre aux standards démocratiques, il faudrait que l’état d’urgence soit levé et les décrets-lois arbitraires annulés.


Pourtant, alors que la date du référendum « démocratique » approche, nous ne sommes témoins que de censures, d’arrestations, de destructions, d’assassinats, de morts civils et de cadavres bien réels.


Tous ceux et celles qui, en ce moment, font campagne pour le « non » au référendum en Turquie savent que leurs chansons ne suffiront pas à contrer une machine armée pleine de rage nationaliste. Mais on essaie quand même.


Nous portons la douleur et la mémoire de tous ceux et celles que nous avons perdus en chemin. Notre sensibilité ne nous sauvera sans doute pas, mais nous savons que prendre soin de soi et se tenir solidaires sont aussi nécessaires que politiques. Nous célébrons notre diversité, et continuerons de réclamer la justice pour tous, et la paix.

En Égypte, la nature version kitsch

L’Égypte est la grande destination touristique que l’on sait, prisée pour ses sites archéologiques, ses paysages naturels et culturels. Curieusement, les murs des appartements et des petits commerces dévoilent l’existence d’un tout autre exotisme sous forme de posters, révélant le point de vue égyptien sur la nature idéale.


Les posters ici reproduits ont été achetés au Caire en 2009 pour ma recherche. Ils sont habituellement visibles dans des intérieurs privés et des espaces accueillant une clientèle : cafés, petits restaurants, coiffeurs… un peu partout en Égypte, en milieu urbain (comme au Caire) comme en milieu rural (en particulier dans les campagnes arides du Sinaï ou du désert Libyque et de la côte méditerranéenne occidentale).


Intrigué, j’ai d’abord incorrectement supposé qu’ils faisaient partie du flux de productions chinoises à bas prix destinées à un marché de niche, l’Égypte. En fait, ils sont conçus, produits et reproduits au Caire, dans le quartier de Chubrah ou les banlieues proches, par Maktaba al-Maḥaba (une librairie copte, مكتبة المحبة القبطية).


Ils sont distribués avec leurs catalogues à travers le pays et même dans les pays voisins. J’ai par exemple vu de ces posters dans les oasis du Jérid en Tunisie en août 2011 ou dans le Rif marocain en octobre 2012.


Les artisans Photoshop de la nature


Ces posters aux dimensions variables – de petits formats encadrés (50 par 35 cm) à de grands posters sur papier peint pour couvrir un mur complet en plusieurs lés – ne coûtent qu’une poignée de livres égyptiennes. Ils proposent des représentations étranges de la nature, toujours sous forme de paysages idéalisés.


Il ne s’agit pas tout à fait de photographies, mais d’insolites et baroques copier/coller d’environnements écologiques et/ou d’architectures juxtaposés de façon improbable. Ces natures made in Egypt sont appelées en arabe mandhar ṭabīɛī, des « paysages naturels ».


À observer de près ces compositions, l’outil de ce travail artisanal égyptien est à l’évidence Photoshop ou l’un de ses équivalents, avec une véritable maîtrise du collage, fusion, floutage, cadrage, mise à l’échelle, duplication… Les artisans numériques de ces natures idéales recréent sur le plat de leur moniteur les trois dimensions d’une scène. Ils font alors coexister ce qu’ils voient comme le meilleur de différents mondes continentaux, écologiques et architecturaux. Quitte à aboutir à des coexistences improbables et à de véritables « problèmes » d’échelle.


Poster de Maktaba al-Maḥaba (Choubra, Le Caire, Égypte), 2009. Collection de recherche de l’auteur. Vincent Battesti, Author provided

Ces artisans de la Maktaba al-Maḥaba, l’une des grandes librairies coptes de la métropole, héritent sans aucun doute du savoir-faire iconographique qui a multiplié des images pieuses de saints triomphants, de papes et moines bienveillants et de martyres en majesté. Ils ne vont d’ailleurs pas hésiter à incruster dans leurs paysages merveilleux un Jésus-Christ ressuscité, feu le pape Chenouda III, des anges et autres vierge Marie (dans ce cas, le marché est clairement plus réduit à la communauté chrétienne).


Neige, forêts tropicale, Christs et pagodes chinoises


L’eau est partout, nécessairement présente, et semble être un motif requis selon les acquéreurs de ces posters : ce peut être la mer, un lac, des rivières (au cours parfois fantaisiste, mais qu’importe) ou bien sûr des fontaines.


Autre prérequis : la verdure et une riche palette de couleurs dans les compositions florales. Peu importent là aussi les incongruités ou même les impossibilités botaniques, agronomiques ou écologiques, la question n’est pas là.


Le projet est de saturer l’espace du poster, selon un ordonnancement très jardinier. L’artisan qualifié laisse un peu de place au ciel, mais presque aucune à des êtres humains ou animaux, sinon une représentation lilliputienne et quelques oiseaux décoratifs perdus dans la magnificence de la Création. L’exotisme local n’est pas construit sur de banals palmiers dattiers, de mornes champs, des dunes de sable trop ordinaires ou les trop habituels paysages désertiques que l’on trouve à longueur de catalogues touristiques pour les étrangers.


Les éléments architecturaux reprennent des motifs islamiques (colonnades, céramiques) ou bien des motifs tout à fait exotiques (villas californiennes, pagodes chinoises et mêmes des phares scandinaves).


Poster de Maktaba al-Maḥaba (Choubra, Le Caire, Égypte), 2009. Collection de recherche de l’auteur. Vincent Battesti, Author provided

L’exotisme local ainsi représenté sous forme de poster est un mix de forêts et montagnes suisses enneigées, de cascades de forêts équatoriales, de châteaux de grand style à la versaillaise et de bassins d’inspiration islamique mais ornés de compositions florales luxuriantes, avec parfois la touche d’un yacht ou d’une banquise dans le fond. Il arrive quelques rares fois que soit employé un agrandissement photographique d’un magnifique parc anglais sous ses couleurs automnales, mais en général la seule « nature naturelle » ne suffit pas à étancher la soif de verdure, d’eau et d’exotisme.


Qu’est-ce que l’exotisme ? Qu’est-ce que le naturel ?


Ces posters sont affichés pour être vus et apporter un plaisir visuel. Ils sont en bonne place dans des stations-service, des restaurants populaires. Dans l’oasis de Siwa, ils sont même utilisés comme papier peint, couvrant l’un des murs de la marbūɛa, la pièce d’accueil (les autres pièces sont réservées strictement à la famille et aux femmes).


Intérieur d’une maison récente dans l’oasis de Siwa, dans le désert libyque en Égypte (al-marbūɛa, le salon de réception), le 16 novembre 2009. Vincent Battesti, Author provided

Les résidents ne perçoivent que rarement leur propre environnement comme digne d’intérêt esthétique ou même d’intérêt paysager. À Siwa par exemple, le travail de terrain montre que les habitants de cette oasis ne perçoivent pas leur environnement comme particulièrement original, tandis que les touristes visitant Siwa ne voient pas l’agroécosystème « réel » qui s’offre à eux, sous leurs yeux, mais au-delà font l’expérience de la reproduction d’une oasis « déjà vue », un paysage d’oasis iconique en conformité avec leur propre perception de l’exotisme.


Le paysage (au sens ordinaire) est une manière de voir le monde, un « morceau de pays », mais à cela près, comme le notait l’anthropologue Gérard Lenclud que c’est presque toujours



« le produit d’un regard “étranger” au lieu, dégagé en quelque sorte. Là où un homme vit ses travaux et ses jours, là où il est attaché, il ne songe pas à élaborer une représentation paysagère de l’espace. Il entretient cet espace, il le préserve, il le soumet à un ordre inscrit dans sa tête, il le décore même et l’embellit mais les schèmes conceptuels qui guident son regard (…) et insèrent des jugements de valeur dans son analyse visuelle ne produisent pas le déclic mental qui transforme instantanément un lieu en paysage. »



Poster de Maktaba al-Maḥaba (Choubra, Le Caire, Égypte), 2009. Collection de recherche de l’auteur. Vincent Battesti, Author provided

Ces représentations des natures idéales égyptiennes démontrent que l’exotisme est toujours ailleurs, au-delà de l’horizon.


Ces posters créent un espace de nature exotique, s’étirant entre la nostalgie d’un Éden perdu et la promesse du Paradis. Ces visions se nourrissent d’une accumulation d’images d’autres époques et d’autres temps – grands jardins de l’apogée de l’empire de l’Islam, chalets suisses, villas californiennes, châteaux néo-classiques, pseudo Taj Mahal moghol doré, pagodes et phares atlantiques – le tout trahissant l’attrait d’un monde globalisé.


Cet effet d’accumulation graphique n’est pas innocent : la saturation est probablement le concept-clef des esthétiques et des univers sensoriels populaires en Égypte (la quête d’une saturation sensorielle).


Ces constructions de mandhar ṭabīɛī (« paysages naturels »), cela dit, n’opposent pas pour leurs consommateurs des « natures naturelles » à des natures artificielles. De fait, cette dimension factice n’est pas appréhendée, problématisée : au cours de quelques entretiens menés à Siwa par exemple, la facticité ou l’authenticité des paysages affichés n’était pas une question. Ce pêle-mêle cependant répond d’ordonnancements de motifs récurrents, dont on peut distinguer trois types : la verdure et le fleurissement, l’eau, et les éléments d’architecture.


Poster de Maktaba al-Maḥaba (Choubra, Le Caire, Égypte), 2009. Collection de recherche de l’auteur. Vincent Battesti, Author provided

Rêves de jardins luxuriants pour s’éloigner du sol natal


Techniquement, on copie/colle, c’est un artisanat de l’ère numérique. D’un poster à l’autre, des éléments participent à de mêmes modèles graphiques : on reconnaît une même fontaine, qui a été ici un peu étirée, et dont le bassin a là changé. J’ai pu deviner la carrière de motifs, un peu involontairement, tandis que je cherchais vainement trace d’un artisanat similaire ailleurs dans le monde.


Ainsi, le moulin qu’on trouve sur plusieurs posters au milieu d’une végétation tropicale est en fait « samplé » d’un poster dont le titre est Glade Creek Grist Mill, Babcock State Park, West Virginia, USA (crédité à Robert Glusic). Cette photographie romantise déjà ce moulin à aubes, une attraction touristique du parc d’État de Babcock en Virginie-Occidentale.


Le site web AllPosters.com qui vend des reproductions du Glade Creek Grist Mill (le 20 mars 2017). Vincent Battesti

La simple reproduction de la photographie du moulin enfoui dans la campagne ne semble pas suffire en Égypte. Je me souviens d’un poster contrecollé de forêt continentale qui trônait dans le salon de mes parents, au Havre.


En Europe, la « genèse de la campagne comme cadre social idyllique résulte du long processus de disparition progressive du prolétariat rural (…) à partir de la deuxième moitié du XIXᵉ siècle », écrivait Jean-Claude Chamboredon dans l’ouvrage collectif Protection de la nature : histoire et idéologie, de la nature à l’environnement. La campagne française est devenue un espace idéalement neutre dont l’histoire faite d’oppositions sociales et de contradictions historiques est effacée au profit d’un récit d’une belle, authentique et traditionnelle nature soumise au tranquille rythme des saisons.


En Afrique du Nord ? Pas grand-chose de tel. Ce qui semble le plus proche des évocations idéales et utopiques de la nature campagnarde est peut-être à chercher du côté des films égyptiens de l’âge d’or (jusqu’aux années soixante).


Capture d’écran du film égyptien أرضنا الخضراء, Ardena el-Khadra (Our Green Land/Notre terre verte), Ahmed Dia el-Din (1956). Vincent Battesti, Author provided

Mais point de Heidi en Afrique du Nord et au Proche-Orient. L’horizon utopique, à l’échelle d’une pratique individuelle, est jardinier. Discours et pratiques visent d’abord à s’abstraire d’un environnement immédiat qui est presque toujours considéré comme hostile. Dans les zones désertiques, on rêve de jardins verdoyants ou d’espaces qui nous arrachent, un moment, du sol natal.

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